Grande Valse à Shanghaï – La Cina è Vicina (Blog Mediapart)


15.May.2012

http://blogs.mediapart.fr/blog/claude-hudelot/150512/grande-valse-shanghai

 

 |  PAR CLAUDE HUDELOT

 

La grande valse des espaces de l’art à Shanghai
Aéroport de Pudong. Autour de moi, des « taitai » hong kongaises retour au pays bavardent, téléphonent – « eh, Lingdao ! » (eh, Chef !) s’éventent avec leur éventail en attendant le départ. Sur la route, j’ai aperçu, dans la brume matinale, les futurs hauts lieux de l’art : côté Puxi (la vieille ville), la très haute cheminée du Musée d’Art Contemporain de Shanghai, musée municipal, – ne pas confondre avec le MOCA musée privé dirigé et financé par Samuel Kung, « roi du jade » et descendant en ligne directe de Confucius.

Non, ce nouveau musée a d’autres ambitions. Il occupera donc ce lieu immense, qui fut, le temps de l’Exposition Universelle, le Pavillon du Futur, une scénographie époustouflante signée François Confino, avec Carmen Bueno. Il sera dirigé par « Lao Li », Li Xiangyang, ancien patron du Musée des Beaux-Arts, avec lequel nous avions travaillé « la mano en la mano » pendant toute l’année de la France en Chine, avec Les Impressionnistes, l’expo du Centre Pompidou et quelques autres.  Ce musée d’art contemporain couvrira la période allant de 1980 à nos jours.

De l’autre côté du fleuve Huangpu, à Pudong, le futur Musée des Beaux-Arts, actuellement situé dans l’ancien jockey-club, investira les espaces de l’ancien Pavillon de la Chine de l’Expo Universelle, soit plus de 70.000 m2. Aussi vaste, sinon plus que notre Centre G.Pompidou ! Il sera dirigé par le peintre abstrait Li Lei, qui mène sa barque avec beaucoup de diplomatie.

Il se murmure aussi que le Musée Minsheng, que j’ai évoqué dans mon dernier texte, (« A Shanghaï : l’expo coup de tonnerre de Ding Yi »), fermeraient ses portes sur l’avenue Huai Hai, pour devenir un complexe pour le moins sophistiqué, ouvert à de multiples partenaires chinois et étrangers, non loin du musée d’art contemporain.

Je n’oublie pas un autre projet pharaonique, lancé par le très ambitieux Dai Zhikang, patron du groupe Zendai, milliardaire originaire de la province du Jiangsu, dont la fortune s’est constituée dit-on à coup d’achats de terrain à Pudong, qui a fait plancher l’architecte nippon Isozaki. Résultat : un « monstre », nommé Himalayas (Shanghai Himalayas Art Museum), composé donc d’un musée – Dai, fine mouche, a constitué une vraie collection d’art contemporain ces dernières années -, de salles de spectacles, d’un hôtel de luxe, d’une galerie marchande, situé(s) à Pudong, non loin du Parc du Cercle.

Et puis, vient de s’ouvrir la nouvelle galerie Madga Danysz, 800 m2 d’un seul tenant, belle lumière, ancien entrepôt remarquablement restauré, à un autre bout de la ville, dans le district de Yangpu, au nord-est, non loin du Huangpu, du quartier des universités, du parc Lu Xun et de l’ancien quartier juif et européen. Elle vient d’y présenter le travail in situ de Vhils, un brésilien ( de mémoire) bourré de talent, qui travaille…au marteau piqueur sur les murs à l’entour, concoctant des portraits géants qui, si je puis dire, « tiennent la route ». Il intervient aussi sur des panneaux de bois, des pièces de métal, relisant ainsi l’espace urbain et son histoire. Vhils est le cousin germain d’un autre artiste urbain, Zhang Dali, qui est aussi d’ailleurs chez Magda.

Simplement, à propos de Himalayas et de la MD Gallery, je me demande si leur situation ne le placent pas tout de même en dehors de la boucle actuellement en voie de constitution. Laquelle inclut encore pour quelques années Moganshan lu, au nord-nord ouest, près de la rivière Suzhou, où l’on peut toujours faire de belles découvertes ou revisiter ses classiques – c’est ainsi que Steven Harris / M 97, la meilleure galerie photo de Chine, disons-le ! –expose actuellement de superbes tirages de Michael Kenna, les uns sur Huangshan, les autres encore plus beaux, encore plus originaux, sur l’île d’Hokkaido l’hiver. Sublime. (je pèse ce mot).

Chez Lorenz Helbling / Shanghart, Shen Fan, « l’autre » grand peintre abstrait avec Ding Yi, s’éloigne de son domaine de prédilection et s’ouvre à un art plus conceptuel, avec Landscape 9210. J’y reviendrai.

Toujours à Moganshan Lu, je ne manque jamais de visiter Eastlink Gallery, dirigée par Li Liang, dont j’aime tant le sourire et qui fait depuis des années vrai travail de galeriste, honnête, souvent visionnaire. www.eastlinkgallery.cn D’autres bonnes surprises vous attendent aussi à Vanguard Gallery, à Ofoto et à OV Gallery, dirigée par Rebecca Catching. ( Actuellement : Abstract expressions.)

La boucle se poursuit avec, au nord du Bund, le fabuleux lieu qu’est le Rockbund Art Museum, bâtiment des années 20, restauré avec grâce, qui appartient à un jeune milliardaire du Hunan. Un homme de goût. Chacune de leurs expositions est un must. La dernière, intitulée Model Home, une proposition de Michael Lin, ne fait pas exception. ( voir mon prochain texte). De plus, le Rockbund développe en parallèle des actions à haute valeur éducative et sociale, chapeau !

Cette boucle se poursuit avec la Pearl Lam Fine Art Gallery, du nom de cette dynamique – le mot est faible ! – milliardaire originaire de Shanghai et de Hong-Kong, qui a investi une ancienne banque sur Jiangxi lu. Pearl, après quelques tergiversations, a trouvé son tao. Actuellement, elle frappe un grand coup avec l’artiste conceptuel Lei Hong. Cela s’appelle « Non-geometric Study ».

Puis vient, la galerie du 18th On the Bund, dirigée hier par Madga Danysz, et hop, voici une toute nouvelle direction. Mian Mian, la « scandaleuse » romancière et ex-reine de la nuit (souvenez-vous du ramdam avec ses « bonbons chinois »), en serait la grande prêtresse. L’expo actuelle, une demi douzaine de jeunes, la trentaine, la quarantaine, surprend. Personnellement, j’ai particulièrement aimé l’installation, sous la forme d’une salon abandonné, de ce qui à mes yeux s’apparenterait à un bel hommage en trois dimensions à Giorgio Morandi…que ma jeune et charmante guide ne connaissait pas.

Incontournable: la Shanghai Gallery of Art, dirigée de main de maître par Mathieu Borysevicz. S’y déploie actuellement une expo de Xu Bing, qui dirige à Pékin l’Ecole Nationale des Bx-Arts, après avoir longuement séjourné à NY. Xu Bing, toujours à la marge, qui joue ici avec toutes les icônes qui nous bercent inconsciemment, nous indique le chemin, nous délivrent de langues inconnues, hommes / femmes, circulez, toilettes,  passage clouté, haut / bas, j’en passe et des meilleurs. Il a même fait un livre, un roman tout entier composé avec ces codes, ce braille pour les voyants que nous sommes.

Ah Xu Bing, voilà que tu fais dans l’understatement, après avoir fait dans l’underground,  toi qui jadis mis en scène deux cochons en rut, un “hénaurme” goret et une truie en chaleur, l’un couvert de caractères chinois bien noirs, l’autre de caractères latins, ou bien était-ce le contraire, le tout sur un “lit” immense de livres divers et variés, grand ouverts, des dizaines et des dizaines, avec leurs différentes graphies, immense ring entouré de bottes de paille et d’une barrière, derrière lesquelles se tenait une quarantaine de spectateurs ébahis par les cris stridents, insupportables des deux porcs, le mâle ô combien dominant montant sa dame après une rude et rapide approche. Et ils baisèrent à qui mieux mieux.

Que pensèrent ces jeunes chinois branchés d’alors? Nous étions je crois au printemps 1993, dans un ancien entrepôt, au centre de Pékin. Toute la génération des artistes devenus souvent aujourd’hui célèbres et richissimes était là, venue de leur village près du Yuan Ming Yuan. Dans les rares images prises lors de cet événement pour le moins provocateur – pourtant, à notre grande stupeur, nous ne vimes aucun policier, il se peut que le statut de Xu Bing, résidant alors à NY ait joué -, j’aperçois encore le visage de l’ami Liu Wei, et son sourire énigmatique…A ce spectacle inoubliable ( j’entends encore les “hurlements” de ces deux cochons de cochons!), nous étions deux étrangers…

Et donc, cette boucle va bientôt se ponctuer, en majesté, avec les deux futurs musées, municipaux quant aux financements, mais nationaux quant au rayonnement, où se déroulera d’ailleurs, dès le 1er octobre, la prochaine Biennale d’Art Contemporain, qui devrait être retentissante. Les musées seront-ils prêts ? Les paris sont ouverts. Des caisses de champagne sont en jeu, « zhende », vraiment !!!

J’aurais mauvaise grâce à ne pas évoquer trois autres galeries amies. Celle tout d’abord que  dirige le jeune et talentueux Alexis Kouzmine : IFA GALLERY, occupe, au 621, Changde road ( au coin de Wuding road), une belle demeure des années 20. IFA-GALLERY.COM. Alexis y présente actuellement plusieurs artistes qui flirtent avec le conceptuel et la performance. Il y a là des œuvres de Dai Guangyu, que l’on retrouvera dès demain sur le stand de la galerie à la HK Art Fair, stand sur lequel je signerai notre MAO ( j’en suis le co-auteur avec le photographe Guy Gallice), chaque jour à 14h ; du 17 au 20 mai. Dai, l’un des meilleurs « performers » chinois, originaire de Chengdu où j’ai fait sa connaissance jadis, incarne à mes yeux à la perfection l’équilibre historique entre confucianisme et taoïsme. Il cultive d’ailleurs cette double appartenance et apparence, avec son visage émacié, sa queue de cheval et sa barbichette ! Je me souviens d’une de ses performances : il était suspendu dans les airs, les pieds pris dans une corde en vrille, tout de blanc vêtu, et soufflait sur le sol, recouvert de papier blanc…la plus belle encre noire !

Terriblement moderne me direz-vous. Oui, et l’on pense on empreintes de Klein et autres iconoclastes. Mais pas seulement : par ce geste, Dai Guangyu, renvoie explicitement à ces « artistes fous » des dynasties Song et Tang, qui peignaient par exemple avec leur chevelure à même les murs d’un palais, un soir d’ivresse. Ils sont restés dans l’histoire de l’art et de la civilisation chinoise. ( Pardon pour ce rappel immodeste : j’y avais longuement fait allusion dans l’ouvrage que nous avions, avec Hou Hanru et Bernard Marcadé, consacré à Yan Pei-Ming, Fils du Dragon. Mon texte s’intitulait Les derniers mao.)

Le seconde galerie se situe tout en haut de la rue Fuxing, ex rue Lafayette : c’est le Elisabeth de Brabant Art Center. Une galerie en colimaçon qui ne manque pas de charme. (299, West Fuxing road).

Enfin, la plus petite d’entre elles, mais non la moins active, Beaugeste Gallery ( 210 Taikang road, bldg 5, space 519, près de la rue Ruijin, info@beaugeste-gallery.comwww.beaugeste-gallery.com). L’ami Jean Loh, excellent connaisseur ès photographie, rencontré jadis au festival de Pingyao, commissaire de nombreuses expositions importantes dont celle, qui tourne actuellement en Chine de Marc Riboud, Jean qui intervient au festival de Dali organisé par un autre ami, le photographe Bao Lihui ( que j’avais présenté à Nice en 2000, lors du septembre de la photo avec 12 autres photographes chinois, on y croisait aussi les œuvres d’un certain Thierry Girard), Jean présente actuellement des images qui me sont chères.

Certaines figurent d’ailleurs dans Le Mao (Le Rouergue) et dans MAO (Horizons Editions). Il s’agit de photographies « volées », durant la « Révolution culturelle » par le jeune photographe de propagande qu’était à l’époque Li Zhensheng au Heilongiang ( au nord de l’ancienne Mandchourie). Ces images d’anti-propagande, cachées d’abord sous une lame de parquet, furent appréciées à leur juste valeur par Robert Pledge, dit « Bob », fondateur-directeur de Contact Press Images. Il en fit, chez Phaidon, un livre d’exception : Le Petit Livre rouge d’un photographe chinois.

Le fait de pouvoir montrer de telles images à Shanghaï aujourd’hui en dit long sur le changement des mentalités en cours. Bravo Jean ! L’expo s’intitule : Winds and clouds. Un petit catalogue fort bien imprimé accompagne l’expo. Les prix des tirages, qui oscille entre 2500 et 3000 €, sont à l’avenant. Mais Jean Loh a certainement raison de parler, à propos de Li Zhensheng, d’un photographe de génie. De clairvoyance et de courage aussi.

Il est temps de plier bagage et de se préparer à la ronde des premiers vernissages, prélude à la HK Art Fair : celui de la Pearl Lam Fine Art Gallery, Pearl ouvre à la fois un nouveau lieu et une expo consacrée à huit peintres chinois abstraits. L’air du temps. Un autre vernissage en vue : celui de Hanart TZ Gallery, dirigée par Johnson Chang et Veronika Li…Je vais y retrouver à la fois deux jeunes amies, Cara et Celine, les « Shanghaï Twins », évoquées l’autres jour, et deux autres sœurs beaucoup plus célèbres, Catherine et Marianne Lamour, venues en Chine pour le tournage d’un grand film documentaire qui devrait décoiffer ! A suivre !!!